Et les femmes dans tout ça ?

Posté le 4 October 2010

Deux articles sur la question de la femme dans le débat actuel sur les retraites, tous deux issus du journal Libération.

Retraites : les femmes piégées par leur carrière

Et les femmes ? Jusqu’ici peu présentes dans le débat sur les réformes des retraites, leurs situations vient de ressurgir dans la perspective de l’examen du texte au Sénat le 4 octobre. Devant la montée du sujet dans les médias, le ministre du travail, Eric Woerth, s’est même fendu d’une invitation auprès de la délégation femmes au Sénat, Michèle André, afin d’aborder leur sort dans le projet de loi. Peu disert, selon cette sénatrice socialiste, “le ministre s’est cependant montré moins ferme que Nadine Morano sur certains points, notamment sur celui du maintien du départ à 65 ans sans décote pour les mères ayant élevé des enfants”.

La sécrétaire d’état à la famille avait effectivement opposé un niet catégorique, vendredi sur RTL, à cette possibilité de départ à la retraite à 65 ans (au lieu de 67 prévu dans la réforme) pour celles qui n’auraient pas pu réunir toutes leurs annuités, considérant que le “vrai débat ne porte pas sur le calcul des trimestres, mais sur l’égalité salariale”. Même la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations (la HALDE) a mis son grain de sel : dans sa délibération du 13 septembre, elle demande le maintien du départ à taux plein à 65 ans “pour les personnes ayant pris un congé parental ou pour soins apportés à un enfant ou un parent malade”.

Incomplètes. Fermeté d’un côté, “on va réfléchir” de l’autre : une légère hésitation semble gagner le sommet de l’Etat sur le recul de la borne d’âge à 67 ans. Laquelle apparaît au fil du débat comme le point le plus injuste de la réforme, puisqu’il touche tous ceux qui ont eu des carrières incomplètes. A commencer par les femmes. Sur l’ensemble de l’année 2009, les hommes ont ainsi été 13% à avoir liquidé leur retraite à 65 ans, contre 21% des femmes. Problème : le maintient du taux plein à 65 ans pour les mères qui n’auraient pas toutes leurs annuités n’entraînera pas forcément la réduction des égalités entre les hommes et les femmes. D’après la CNAV (caisse mdéciale d’assurance vieillesse), si la génération née en 1950 accuse encore, à l’âge de 60 ans, un écart de plus de deux trimestres au détriment de la gent féminine, les choses ont plutôt tendance à évouler en leur faveur. Dès la génération née en 1954, les femmes pourraient avoir réuni une durée d’assurance supérieure de près de deux trimestres à celles des hommes. POur la génération née en 1980, l’écart pourrait même être de cinq trimestres pour les femmes. Cette évolution, qui tient aussi compte des majorations de trimestres pour interruptions de carrières, est le résultat d’une plus grande insertion professionnelle des salariés. Mais elle reste fragile, puisque conditionnée au maintient des dispositifs de majoration pour celles ayant arrêté leur activité professionnelle dans le but de s’occuper d’un enfant.

Autre preuve que la question des inégalités hommes-femmes face aux retraites ne sera pas réglée par le maintient de la borne du taux plein à 65 ans : les inégalités du niveau des pensions devaient perdurer à l’avenir. En effet, les femmes du secteur privé qui liquident actuellement leur pension de droit direct (générations nées entre 1945 et 1954) toucheront une retraite inférieure de plus de 45% à celles des hommes. Or, même légérement réduit, cet écart sera encore de 37% pour celles nées entre 1965 et 1974.

Miroir. La persistance des différences dans le niveau des pensions sera avant tout due, dans l’avenir, aux inégalités vécues par les femmes au cours de leur carrière, dont la retraite n’est qu’un miroir amplificateur. Discrimination salariale pure, interruption d’activité professionelle pour éléver un enfant, temps partiels subis ; ces trois éléments sont la cause d’un revenu d’activité plus faible, conduisant à une retraite moindre. Or, malgré quelques avancées dans le projet de réforme (prise en compte des indimnités journalières de congés maternité dans le calcul, plan d’égalité salariale dans les entreprises), la questions reste largement sous-traitée.

Fin effective de l’inégalité salariale, extension des possibilités de garde d’enfants, limitation des temps partiels : c’est essentiellement en amont que l’égalité des retraites entre hommes et femmes doit être traitée. Pas sûr que le gouvernement soit aussi ambitieux.

Luc Peillon, Libération du 23 septembre 2010, merci à Florence

Et les femmes dans tout ça ?      (Photo : Dans la manifestation contre la réforme des retraites, à Marseille le 23 septembre. (Jean-Paul Pelissier / Reuters)

 

Retraite des mères: le gouvernement est-il prêt à un assouplissement?

Les sénateurs, qui examinent la réforme dès mardi, débattront du maintien de la retraite à 65 ans sans décote, pour les parents ayant cessé de travailler afin d’élever leurs enfants.

Ce sera l’un des points de la réforme sur lequel le gouvernement est le plus attendu au Sénat, qui examine le projet de loi sur les retraites dès mardi. Celles des femmes. Et, plus particulièrement, le passage programmé de la retraite à taux plein de 65 à 67 ans pour celles-ci, plus nombreuses à vivre des carrières hachées, signer des contrats précaires, être payées au Smic ou à travailler à temps partiel. Le gouvernement, s’il campe sur les deux bornes d’âge (âge légal de départ en retraite et âge de la retraite à taux plein), a donné des signes d’ouverture sur la retraite des femmes. Est-il vraiment prêt à créer une petite entaille sur un seuil si symbolique?

Les sénateurs, eux, sont, en tout cas, disposés à mener la bataille. Plusieurs amendements ont été déposés, par des élus tous bords confondus. Reprenant grosso modo le même principe: maintenir la retraite (sans décote) pour une personne ayant interrompu sa carrière pour élever un enfant – au moins trois, pour certains amendements – ou pour soigner une mère/un père malade ou handicapé.

«Personne»? L’idée est d’éviter de buter sur la législation européenne et même sur la Constitution, qui pourraient voir dans un dispositif bénéficiant aux seules mères de famille un motif de discrimination. «On doit contourner les règles mais en fait, il s’agit de femmes à plus de 95% des cas», glisse un sénateur. «On doit prendre un biais, sinon on sera retoqués par le Conseil constitutionnel», confirme Michèle André (PS), présidente de la délégation aux droits des femmes au Sénat.

Façon de «gérer une transition»

La délégation qui présentait, la semaine dernière, ses neuf recommandations sur la réforme des retraites à la Commission des affaires sociales a, entre autres, plaidé pour le maintien de la retraite à taux plein à 65 ans aux personnes ayant arrêté de travailler pour éduquer leurs enfants ou soigner un parent. Est aussi suggéré un calcul des pensions sur les 100 meilleurs trimestres au lieu des 25 dernières années, afin de tenir compte des carrières morcelées et des temps partiels. La rapporteure de la délégation, la sénatrice (UMP) Jacqueline Panis a déposé un amendement pour la retraite à 65 ans des parents ayant cessé de travailler pour s’occuper de leur enfants ou d’un parent malade. La socialiste Michèle André présentera aussi, lors des débats, un amendement en ce sens.

Les centristes feront de même, avec trois enfants minimum pour pouvoir partir à 65 ans, ou la nécessité aussi de s’arrêter pour soigner un parent. «On pourrait fixer le seuil à trois ans d’interruption en une ou plusieurs fois», propose le président du groupe centriste Nicolas About, joint par Libération.fr, mais cette durée sera définie par décret.

Mais l’exécutif peut-il accepter un tel assouplissement sur «les 67 ans»? Jacqueline Panis s’accroche aux déclarations de Gérard Larcher (UMP): «On va dans le même sens», dit-elle à Libération.fr. Le président du Sénat, lui-même, a souhaité dimanche, dans un entretien au site des Echos, qu’une femme ayant trois enfants puisse continuer «de façon transitoire» à prendre sa retraite à 65 ans sans décote. Non pas «une remise en cause générale» du projet de loi, selon Larcher, mais une façon de «gérer une transition» pour les femmes nées entre 1950 et le début des années 1960 – quelque «100.000 par an» nées jusqu’en 1963, chiffre-t-il.

Woerth «contre les idées reçues»

De fait, la droite joue l’ambiguïté. Tout en affichant sa bonne volonté à lâcher un peu de lest au Sénat, le gouvernement refuse toute mesure touchant à «la philosophie» du projet de loi. Maintien, dans certains cas, de la retraite à 65 ans à taux plein, compris? On élude. Sur M6, François Fillon disait, dimanche, avoir fixé aux sénateurs «une limite de ce que le gouvernement peut accepter: d’un côté le respect de l’égalité hommes-femmes, de l’autre côté, ne pas remettre en cause l’équilibre financier de la réforme».

Lors des travaux en commission au Sénat, Eric Woerth avait freiné les ardeurs de certains sénateurs UMP sur la question des femmes, la renvoyant au débat dans l’hémicycle: «Une solution sera trouvée en séance», a promis le ministre du Travail. Qui cosigne, en même temps, ce lundi, une tribune dans le Monde avec quatre secrétaires d’Etat «contre les idées reçues» sur les retraites des femmes: «On se trompe quand on dit que passer à 67 ans conduit à pénaliser les femmes les plus fragiles», écrivent-ils.

«On a le sentiment que le gouvernement est prêt à faire un petit geste. Sur les 67 ans, le gouvernement aimerait ne pas y toucher mais si on pousse encore un peu, ça va  venir», espère Nicolas About. D’autant que l’UMP, au Sénat, ne dispose pas d’une majorité absolue sans les centristes. Lesquels ont justement fait de cet amendement sur les «parents» l’un des «trois ou quatre emblématiques» qui, s’ils n’étaient pas adoptés, pourraient décider le groupe à ne pas voter le texte…

Laure Equy, libération.fr, 4 octobre 2010

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