Ça bouillone à Istanbul : portrait de quatre insoumises

Posté le 30 March 2010

LE MONDE BOUGE – Voilées ou non, quatre femmes libres et frondeuses sont dans leur domaine – art, culture, politique… – des pionnières qui inventent la Turquie de demain

Sur la toile, une femme nue nous toise, un enfant blotti entre ses cuisses généreusement ouvertes. En arrêt devant elle, deux jeunes Stambouliotes, voilées, pouffent de rire. Sont-elles choquées ? Conquises ? C’était fin février, dans l’une des nombreuses galeries d’art qui jalonnent la longue artère piétonnière d’Istiklal, coeur de la movida stambouliote, le temps d’une rétrospective consacrée à Semiha Berksoy (1910-2004), cantatrice turque légendaire, diva, peintre reconnue et, surtout, femme libre et foncièrement pionnière. Entre les étudiantes voilées et l’extravagante Semiha, qui n’hésitait pas à se faire photographier nue à plus de 90 ans, un monde. Ou un aperçu des «incroyables contradictions qui résument aujourd’hui le statut des femmes d’Istanbul », comme dit l’universitaire Hulya Tanriöver, spécialiste des médias et des femmes… Complexe, diverse, cacophonique, la mégapole est à l’image de ses habitants, mais peut-être plus encore de ses habitantes…

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La comédienne Esmeray
Quartier de Beyoglu, à deux pas d’Istiklal Caddesi, sur laquelle déambulent trois millions de passants chaque jour, dit-on. Dans une petite salle de théâtre aux briques rouges, au deuxième étage d’un immeuble au charme décrépit, les rires fusent. Sur scène, une comédienne en peignoir satiné, qu’on jurerait tout droit sortie d’un film d’Almodóvar, joue Une femme seule, de Dario Fo, histoire kitsch et drolatique d’une femme au foyer au bord de la crise de nerfs avec douze enfants, mari jaloux, beau-frère handicapé mais actif sexuellement, voisin voyeur et amant envahissant. « Une parabole de ma vie, non ? » plaisante Esmeray, la quarantaine rousse et vedette comblée de la soirée. « Je suis kurde, transsexuel et féministe ! Autant dire que je suis baisée de tous les côtés. »

Figure de la scène alternative stambouliote, Esmeray s’est fait connaître avec un stand-up décapant où elle racontait son parcours de garçon kurde, né dans un village de l’Est turc, et devenu femme à Istanbul, puis ses années de galère comme prostituée -« impossible de trouver un autre travail quand on est transsexuel», et son engagement féministe. Gonflé, dans un pays censé compter le plus de travestis et transsexuels après le Brésil mais qui « continue à les considérer comme des monstres », où les transsexuels se font régulièrement violenter par les forces de police. Mais Esmeray ne lâche pas. L’an dernier, elle s’est pourvue en justice après s’être fait agresser par deux policiers, devant un commissariat de Taksim, une « quasi-première en Turquie, car les transsexuels ont peur de porter plainte ». Elle milite « pour un changement des mentalités ». Combat difficile, reconnaît-elle, « tant la crispation est grande, depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP, sur la question de l’homosexualité, des minorités sexuelles. Nous sommes toujours dans une démocratie illusoire. Mais ça avance, peu à peu. » Le 8 mars dernier, Journée des femmes, le quotidien Hürriyet consacrait un article à Esmeray. Signe que les temps changent ?

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Patrick Swirc pour Télérama

 

La couturière Rabia Yalçin
Des couturiers turcs, les fashionistas françaises connaissent surtout Dice Kayek, Hussein Chalayan et les étiquettes « made in Turkey ». Beaucoup moins Rabia Yalçin, 44 ans, et son credo « on peut être féminine et voilée ». Ce jour-là, dans le vaste sofa de sa boutique aux murs immaculés, la raffinée Rabia incarne sa devise jusqu’au bout des ongles, qu’elle a impeccablement manucurés : silhouette fine et toute de noir vêtue, talons aiguille, visage de madone encadré par un voile couleur de brume aux découpes précieuses. Disséminés à travers les deux grandes pièces, fourreaux de sirène rebrodés de pierreries, robes-bustiers au drapé d’inspiration ottomane, tailleurs pour femmes d’affaires sophistiquées content le « Rabia style », « pont entre l’Ouest et l’Est ».

« La Turquie a beau être quatrième productrice mondiale de vêtements, l’offre reste limitée pour les femmes voilées. » Lancée il y a quatorze ans, sa griffe de haute couture a ouvert « une autre voie », désormais en phase avec les valeurs portées par l’AKP et une nouvelle bourgeoisie pieuse, en pleine ascension sociale et économique, qui a fait du voile un élément de prestige… et un nouvel objet esthétique. « Nos clientes ont plus de moyens matériels et, surtout, l’envie de suivre la mode. » Grâce à elle, elles peuvent désormais arborer un foulard de marque. Ou le porter en étole, « car 60 % de mes clientes sont non voilées », précise Rabia Yalçin, qui s’apprête à lancer une ligne de prêt-à-porter et rêve d’habiller son « icône », Angelina Jolie.

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Patrick Swirc pour Télérama

 

La journaliste Ayse Böhürler
Maslak, tout nouveau quartier d’affaires d’Istanbul, avec ses gratte-ciel, ses sièges de banques et de médias, ses résidences de luxe ultra sécurisées. C’est au coeur de ce « Wall Street » stambouliote qu’Ayse Böhürler a choisi d’installer sa maison de production, Ajansy Media, qui fournit reportages et documentaires pour les chaînes turques. Une adresse en forme de symbole pour cette journaliste de 47 ans, membre fondatrice de l’AKP (le parti issu du mouvement islamiste au pouvoir depuis 2002) et qui fut l’une des premières à affirmer haut et fort son identité de « femme libre ET voilée ». Car pour emménager à côté des pubards de TBWA et de ses executive women en tailleur sexy, Ayse Böhürler a bataillé. Contre la République laïque et « son discours officiel et uniforme »« pour être moderne, tu ne peux pas être voilée ! ». Contre sa famille, qui ne comprenait pas qu’elle se « restreigne » tant il reste difficile de faire carrière en se couvrant. Et contre son propre camp, pour qui une femme voilée doit rester claustrée à la maison, au nom d’une « modernité interdite ». « Combien de fois ai-je entendu cette phrase: quelle musulmane es-tu ? »

Son austère tunique noire, tout juste égayée d’un voile graphique et d’un sous-pull gris assorti aux murs du bureau, abrite un caractère déterminé. Forgé, dit-elle, à la lecture de Simone de Beauvoir. « Je lui dois beaucoup, pas en matière de religion bien sûr, lâche-t-elle dans un rare sourire, mais pour la liberté qui se dégage de ses oeuvres. Elle m’a appris qu’il fallait tenir tête ! » Tête couverte, pour revendiquer une vie professionnelle, sociale, politique et faire du voile un instrument de différenciation et « l’expression d’une nouvelle modernité musulmane ».

Aujourd’hui, l’air du temps a changé. Ayse Böhürler constate « une plus grande tolérance vis-à-vis du turban ». Mais n’a toujours pas de carte de presse, faute d’avoir accepté de donner une photo d’elle découverte. Une poignée de femmes l’ont rejointes, fortes têtes journalistes et intellectuelles, qui « contribuent à une voie de sortie, un apaisement ». « Mais nous restons une minorité, en lutte quotidienne. La situation est paradoxale : la société s’est habituée au voile, mais le problème s’amplifie des points de vue politique et juridique. C’est devenu un tel noeud entre laïcs et musulmans ! J’ai peur qu’il n’y ait jamais de solution. »

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Patrick Swirc pour Télérama

 

L’animatrice culturelle Simge Gücük
« Le statut de la femme en Turquie me met souvent hors de moi !
» Simge Gücük a 28 ans, de faux airs de Romane Bohringer et de l’énergie à revendre. Parce que « la culture est un des meilleurs moyens pour empoigner les questions sociales et politiques », elle s’est embarquée dans l’aventure de Garajistanbul, véritable garage (sur deux étages) et… étonnant laboratoire de création contemporaine (au rez-de-chaussée) à la ligne de programmation bien affirmée : politique et poétique. Un pari fou, initié en 2007 par le couple de metteurs en scène Övül et Mustafa Avkiran, et remporté haut la main puisque ce vaste espace à l’ambiance Factory est devenu LE premier centre d’arts vivants contemporains en Turquie, sans aucune aide de l’Etat.

Au programme, théâtre, danse, littérature et depuis l’an dernier « un festival spécialement consacré aux violences faites aux femmes », dont la programmation est assurée par Sim­ge Gücük. Volontiers provocante, l’équipe du Garajistanbul pose des questions taboues – qu’est-ce que le clitoris ? qu’est-ce que l’honneur ? (pour évoquer le fléau des crimes d’honneur)… -, alterne spectacles, concerts, interventions d’activistes féministes. L’an dernier, le festival était dédié à Ceylan Önkol, fillette kurde de 12 ans tuée par l’armée turque. « Histoire de ne pas oublier ce crime, parmi les milliers d’autres jamais résolus, et dont les femmes restent, hélas, les principales victimes. »

Weronika Zarachowicz, www.telerama.fr

Article proposé par Aude Du Sartz.

1 Comment pour « Ça bouillone à Istanbul : portrait de quatre insoumises »

  1.  
    Aude D.
    1 April, 2010 | 18:20
     

    Superbe article, vraiment! Ce que j’aime chez ces femmes, c’est que chacune d’entre elle oeuvre a une plus grande liberte feminine, de maniere plus ou moins radicale, de maniere plus ou moins discrete, mais avec une telle conviction et une telle assurance.

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