« Arrêtons de croire à la guerre des sexes ! »

Posté le 25 mars 2010

J’ai lu cette interview dans le numéro de mars de Psychologies Magasines et je l’ai trouvée passionnante, inattendue et sujet à réflexions. Voici un copier-coller de sa version numérique.

Belinda Cannone est professeure de littérature comparée, essayiste, romancière. Elle n’a qu’une quête : celle de la liberté. Avec La Tentation de Pénélope, son nouvel ouvrage, elle veut en redonner le goût à toutes les femmes. Et les inviter à dépasser les idées reçues et leurs propres préjugés. Rencontre.

Psychologies : Le 8 mars se tient la journée de la Femme. Vous allez la célébrer ?

Belinda Cannone : [Rires.] Il y a eu un temps où j’ai tenu à y participer, en manifestant, pour montrer qu’il y avait là quelque chose à penser qui n’était pas résolu. Mais, aujourd’hui, où il n’y a pas un jour de l’année qui ne soit consacré à une célébration, cela n’a plus vraiment de sens.

Vous êtes pourtant toujours féministe, non ?
B.C. : J’ai toujours eu la conviction intime – confirmée depuis par les neurobiologistes – qu’hommes et femmes avaient potentiellement le même cerveau. Et qu’il n’y avait donc aucune raison pour que nous n’arrivions pas à l’égalité dans tous les lieux de la société. En ce sens, oui, je suis, depuis mon plus jeune âge, féministe. Mais ce n’est plus un terme facile à utiliser.

Pourquoi ?
B.C. : Il y a des mots qui finissent par être connotés si négativement que l’on ne peut plus les prononcer sans qu’ils ne fassent l’effet de repoussoirs. Je le regrette, mais « féministe » l’est devenu.

Il n’empêche, avec La Tentation de Pénélope, vous vous engagez dans ce débat.

B.C. : Dans l’éventail des positions féministes actuelles, il y en a deux qui ont gagné du terrain, et qui me semblent dommageables. D’une part, le féminisme qui, je crois, triomphe désormais dans les esprits, notamment en France : le différentialisme(1), qui reste pétrifié sur cette différence entre les sexes dont il veut partir pour conquérir l’égalité. D’autre part, les gender studies (2) [« études sur le genre », ndlr], pour lesquelles, au contraire, il n’y aurait absolument aucune différence entre les sexes. Ces deux mouvements sont, d’après moi, soit régressif pour le premier, soit illusoire pour le second.

Comment vous situez-vous ?
B.C. : Contrairement aux gender studies, je dis que bien sûr il y a de la différence objective, physiologique entre les sexes. Mais contrairement aux différentialistes, j’ajoute que cette différence physiologique ne nous conditionne pas. L’humain est un bipède terrestre. Cela l’empêche-t-il de voler ou de nager ? Et c’est cela un être humain : un être qui, à partir des données physiologiques telles que la différence des sexes, est capable d’infiniment de possibles, capable de se réinventer constamment. Pour preuve, toutes les sociétés primitives passent par quantité de rites initiatiques pour définir le féminin et le masculin. C’est dire que la donnée physiologique de départ est insuffisante… C’est la civilisation et l’histoire qui construisent et figent les représentations du féminin et du masculin.

Pourtant, la psychanalyse considère que nous appréhendons le monde à partir de notre expérience corporelle et que notre identité physique influe sur notre identité psychique…

B.C. : Je suis très intéressée par la psychanalyse, qui donne, à mon sens, l’un des points de vue les plus riches sur le développement du psychisme. Mais je suis embarrassée par le fait qu’elle réinstalle la différence des sexes au fondement de la vie psychique avec la même force, la même « naturalité » que le fit la biologie au XIXe siècle. Je prends pour exemple un texte de Freud, « La Féminité » (« La Féminité », in Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse de Sigmund Freud (Gallimard, “Folio essais”, 1989)), passionnant, mais qui propose aussi un bouquet de stéréotypes : on y lit que les femmes ont moins de force pour sublimer les instincts, que dès 30 ans, elles sont exsangues parce que leur pénible évolution vers la féminité a épuisé toute leur énergie, etc. En lisant cela, je me dis que même un esprit libre et génial comme le sien est soumis aux clichés de son époque et répercute dans sa théorie ce qu’il entend dans la bouche de ses patientes. Et c’est normal : à partir de quel autre matériau travaillerait-il ? Seulement, ces patientes sont aux prises avec les a priori de leur temps. Mon point de vue à l’égard de la psychanalyse, sur ce terrain-là, est donc celui du doute.

Du point de vue anthropologique aussi, les données physiologiques sont cruciales pour expliquer nos comportements : nous sommes également des primates. Or, chez eux, la distinction des rôles masculins et féminins est très claire…
B.C. : Mais nous ne sommes pas des primates ! Nous avons un cerveau, ultraperfectionné, et surtout plastique, c’est-à-dire susceptible de mille transformations, qui nous permet de retravailler constamment nos données biologiques. D’ailleurs, l’anthropologie contemporaine s’intéresse plutôt à la construction sociale des genres . Nous avons une importante marge de liberté par rapport à notre corps. Il suffit de considérer l’histoire de l’humanité pour constater combien la masculinité et la féminité ont évolué. Par exemple, aujourd’hui, hommes et femmes ont le droit d’accéder aux mêmes responsabilités professionnelles : c’est une avancée considérable, qui était impensable il y a cent ans. Si nous nous considérions encore comme des primates, nous n’aurions pas développé cette idée d’égalité.

Mais cette égalité reste encore davantage de l’ordre de l’idée que de la réalité…

B.C. : Il ne faut pas exagérer : la situation n’est pas si mauvaise. Il ne se passe pas une semaine sans que paraisse un article parlant de la condition des femmes et des améliorations à y apporter, dans le monde et en France. La question de l’égalité est une préoccupation constante. Et si vous regardez les institutions, les lois, toutes sont prêtes pour que règne l’égalité. En cela, je m’érige contre les « féministes plaintives ».

 

Où est le problème, alors ?
B.C. : Le problème apparaît dans la vie concrète des femmes : 80 % des tâches domestiques sont exclusivement réalisées par les femmes, et dans les entreprises, le nombre de femmes qui arrivent à dépasser le fameux « plafond de verre » est ridicule. Voilà pourquoi j’ai écrit ce livre : pour souligner que nous sommes à un moment charnière de notre histoire, où tout est disposé pour que se concrétise l’égalité, mais où, à la fois au sein des familles et dans la vie ordinaire, il y a des résistances extraordinaires de la part des uns et des autres. Des unes et des autres.

Comment expliquez-vous cette inertie ?
B.C. : Du côté des hommes, d’abord, pas si facile de lâcher l’autorité et le pouvoir qu’ils ont eu jusque- là… Du côté des femmes ensuite, reconnaissons qu’il y a quelques privilèges liés à l’inégalité. C’est un avantage qu’un homme vous paye à boire « forcément », qu’il vous tienne la porte « forcément »… Et puis je pense que l’inertie est très liée aux enfants. Il est assez facile pour une femme sans enfants de dire à son compagnon : « Si tu ne vas pas faire les courses, on ne dînera pas ce soir. » Et ainsi de travailler pour l’égalité à l’intérieur du couple. Quand il y a des enfants, ce genre de négociation devient impossible. Il faut que les enfants mangent, soient vêtus, accueillis par quelqu’un après l’école… Alors resurgit cette fameuse responsabilité féminine induite par la tradition : elles sont bien « obligées » de le faire.

C’est pour cela que vous n’avez pas souhaité avoir d’enfants ?

B.C. : Cette décision, que nous ne sommes que 3 %, je crois, à prendre en France, a des causes multiples. Certaines que je comprends et d’autres, tirées de mon histoire personnelle, plus confuses. Mais oui, il y a aussi une dimension consciente : j’ai une passion pour la liberté. Je voulais pouvoir vivre absolument, tout le temps, comme je l’entendais. Très vite, dès que la question a commencé à se poser, j’ai pensé qu’avoir des enfants n’était pas compatible avec mon besoin de liberté et mon envie de travailler, d’écrire. Du reste, je crois que s’il n’y avait pas une pression sociale si forte à l’égard de la maternité, il y aurait un peu plus de femmes qui choisiraient de ne pas être mères. On fait encore souvent des enfants « sans y penser », sans imaginer que l’on a le choix. Parce que c’est inscrit en nous par nos mères, nos grand-mères, la société… Moi qui ai fait ce choix, je m’en réjouis tous les jours. J’adore ma liberté, ma mobilité et le fait de n’avoir pas ce « souci » permanent des enfants, qui est très lourd pour les mères. Du reste, il y aurait encore beaucoup de choses concrètes à améliorer concernant la prise en charge des enfants dans la société.

D’où vous vient cette soif de liberté ?
B.C. : De mon éducation. J’ai eu un père féministe. Pas militant, mais profondément féministe : dans la manière qu’il avait de s’adresser à moi ou d’envisager mon avenir, jamais je n’ai entendu que des choses m’étaient interdites du fait de ma féminité. Par ailleurs, il avait cette attitude envers moi, difficile à présent à expliquer, mais capitale : il me regardait comme une fille quand même. Je le sentais. Je n’avais pas de doute à ce sujet. Mais jamais il n’a suggéré que cela m’obligerait à suivre telle voie ou que cela m’en fermerait d’autres.

Et votre mère ?

B.C. : Elle me considérait bien sûr comme une fille et me donnait des tâches de « fille »… Mais elle ne s’est jamais opposée à mes choix de vie. Cela dit, je crois vraiment que la liberté des femmes et leur inscription sociale se jouent dans la relation au père. Pour l’instant, du moins. J’ai l’impression que les pères qui investissent sur l’intellect de leurs filles jouent un rôle capital pour les autoriser à faire ce qu’elles veulent de leur vie. Mais tout cela n’est vrai, j’en suis persuadée, que « pour l’instant ».

Quand vous sentez-vous femme ?
B.C. : Face à l’homme désiré. C’est le vrai moment où la féminité est active en moi, dans la mesure où elle occupe mon esprit… et mon corps ! C’est tout de même l’un des moments où le corps a le plus d’importance ! Mais dans la plupart de mes autres activités, cette différence sexuée se laisse oublier. Quand j’écris, jardine, enseigne ou nage, je ne me sens pas femme. Ni homme. Je suis quelqu’un en train de faire quelque chose. Dans la plupart de nos actes, la question du genre est suspendue. C’est cela, la liberté : la possibilité de suspendre l’assignation identitaire – homme, femme, blanc, noir, hétéro, homo… Ce qui est fondamental, c’est de pouvoir agir comme un être humain, et non pas comme un être limité par une fantasmatique « identité ».

Quels conseils donneriez-vous aux femmes pour accélérer cette conquête de la liberté ?

B.C. : Je leur dirais d’abord attention. Ressortir indéfiniment la question de la différence des sexes et la rendre première, c’est dénier ce qui fait notre humanité : ce merveilleux cerveau qui nous donne la capacité de nous réinventer en permanence. Et cela nous amène à beaucoup de frilosité à l’endroit de l’émancipation. Donc : continuons à penser ! Je dirais également : attention à l’éducation que nous donnons aux filles. Je suis très inquiète de constater, dans la façon de maquiller, d’habiller les fillettes, un renforcement des marques de la féminité. Enfin, évitons de leur enseigner qu’il va y avoir un grand combat à mener contre les hommes, et que faire leur place va être difficile. Arrêtons de faire comme s’il y avait une guerre des sexes. Il y a de la tension, des combats à mener, mais nous ne sommes pas en guerre. Au quotidien, nous vivons bien davantage dans le désir et l’amour de l’autre. Or, c’est justement pour que puissent se déployer cet amour et ce désir que nous devons vivre dans une relation bonne, égalitaire avec les hommes.

Une totale égalité n’éteindrait-elle pas le désir ?
B.C. : Comment le savoir ? Je ne fabrique pas une société de science-fiction. Mais ce dont je suis intimement persuadée, c’est que l’égalité dans la vie professionnelle ou dans le partage des tâches ménagères n’éteint en aucune manière le désir. Je pense que si nous avons cette crainte, c’est parce que nous sommes hantés par le – vieux – fantasme d’une sorte d’être androgyne auquel conduirait l’égalité. Or, à ma connaissance, cela ne correspond à aucune réalité. Je crains plutôt que ce fantasme ne joue comme un facteur de différentiation qui motive des attitudes régressives, par le renforcement des marqueurs de féminité et de masculinité.

Ce fantasme cache tout de même la réalité d’un malaise : beaucoup d’hommes se sentent fragilisés dans leur masculinité par la montée en puissance des femmes…
B.C. : Mais que les femmes gagnent en puissance ne signifie pas que les hommes en perdent ! Moi, je n’ai pas envie d’être supérieure aux hommes. J’ai envie d’être dans l’expression de ma liberté, de mon pouvoir de faire, de m’épanouir… En ayant toujours, en face de moi, des interlocuteurs qui soient dans la même liberté et dans le même pouvoir. Et puis si les hommes sont inquiets, qu’ils travaillent sur eux ! Comme nous, les femmes, avons travaillé à nous transformer. Rappelons-nous les discours catastrophistes quand sont apparues les premières féministes : ils annonçaient que ces femmes allaient ruiner toute possibilité de séduction. Or, nous savons bien aujourd’hui que ce n’est pas vrai. Le pouvoir des uns ne nuit pas forcément à celui des autres. Et l’égalité n’a jamais fait de mal à personne.

(1) Pour les féministes différentialistes, il existe une essence féminine dont découlent des caractéristiques innées. Elles appellent à l’égalité des sexes, mais dans le respect de la « différence ».
(2) Les gender studies (« études sur le genre ») entendent montrer comment la différenciation entre les sexes est purement idéologique.

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